• Vincent Hodin

LE TANGO QUEER, UNE COMMUNAUTÉ DE SUPER-HÉROS.

Dernière mise à jour : 30 janv. 2021





Il me plaît de commencer pour ce premier « post tango » par le témoignage de ma rencontre avec le Tango Queer. J'ai commencé le tango à Buenos Aires à la fin de l'année 2012, lors d'un voyage d'un an en Amérique Latine, et je venais d'arriver. Mon premier cours n'était pas prévu, j'y attendais une amie qui terminait une leçon. Dans l'espace d'accueil du studio de Tango Dinzel, une femme m'invite à danser. Répondant que je n'y connais rien, elle me dit que quitte à attendre, il vaut passer le temps en dansant plutôt qu'assis. Je crois qu’à ce moment, je n’ai pas été suffisamment courageux pour refuser. Je ne peux même pas dire que j'y suis allé par curiosité, car l'image du tango que j'avais en tête traduisait plutôt une danse de manipulation, machiste et aux chorégraphies fixes. J'étais bien loin du compte, et quel plaisir ce fut de me tromper!


Valérie, la première personne que j'ai abrazé, m'a fait danser mes premiers pas de tango, et j'ai très vite senti qu'un trésor se trouvait dans mes bras. Entre la musique, la relation subtile à l'autre et toute l'improvisation possible avec son/sa partenaire, j'ai aimé transmettre et recevoir des informations non verbales, colorées, qui dépassent les cultures, les croyances et les barrières linguistiques.

L'amie que j'attendais sort finalement de son cours et nous allons déjeuner dans le quartier de Villa Crespo, non loin du studio. Je lui demande pendant le déjeuner quelles sont les possibilités de prendre des cours de tango au studio et son mode de fonctionnement. Je suis ravi de sa réponse car c'est très flexible: on peut y venir librement pour pratiquer, mais aussi suivre des cours collectifs ou particuliers avec différents "maestres" du studio. De belles rencontres suivront. J'y viendrai tous les jours, pendant 6 mois, plusieurs heures par jour.

Moins d'une semaine après mes débuts, Élise, cette nouvelle amie, m'a fait danser et m'a proposé, de par la sensibilité que nous partageons, de se rendre à une milonga (bal de tango) queer. On y peut, entre autres, danser le rôle qui nous plaît, et pas forcément celui de "guideur" dans mon cas puisque je suis un homme.

Quelle révélation! L'émotion trop forte, j'ai pleuré après ma première milonga queer, rue Cochabamba, à El Beso, un vendredi soir.


J'ai dansé toute la nuit le rôle de "guidé" principalement car j'y trouvais un plaisir, une facilité et une facette de cette danse qui se rapprochait au plus de qui j'étais à l'époque. Cela faisait plusieurs semaines que j'étais arrivé à Buenos Aires, et jusqu’à cet instant j’avais cherché à comprendre pourquoi j'étais venu là, ce que je devais y faire.



Je suis rentré chez moi, à pied, groggy par toutes ces danses, ces morceaux d'identité profonde que je commençais à percevoir en moi. Je savais plus que jamais pourquoi j'étais LÀ, "the là"! Le là qui sonne le diapason d'une vie, d'une nouvelle vie.

Mes sensations ne me quittent plus et je me renseigne pour savoir où je pourrai à nouveau danser le tango queer dans la semaine. Il me faut attendre le mardi suivant ... Je ne me rends pas encore compte la chance que j'ai, début 2013, de pouvoir danser le tango queer deux fois par semaine.

Lorsque j’apprends que la prochaine milonga queer ne sera pas avant mardi, nous ne sommes que samedi et je me sens "desafortunado" d'être un homme qui aime danser le "rôle de la femme" et de devoir encore attendre 4 jours avant de pouvoir "véritablement" danser à nouveau.



Ma fréquentation des milongas queer de Buenos Aires s’est bientôt transformée en réunion d’ami.e.s, et au-delà, en la sensation d’appartenance à une communauté. Il ne m’était jamais arrivé dans ma vie, à 25 ans, dans la construction de mon identité, de la lier profondément à ma sexualité. Cela coexistait évidemment mais ça n’a jamais vraiment émergé consciemment jusqu’alors.

J’ai réalisé qu’on pouvait libérer la danse « hétéronormée » qu’est le tango argentin, au point de pouvoir danser avec qui l’on souhaite dans le respect de chaque individu. La liberté du concept du tango queer était encore trop grande pour moi à ce moment-là. C’était vertigineux et j’ai pu, à travers cette communauté, élargir mon propre prisme de tolérance, d’inclusion et aussi d’envie, de fantasmes enfouis, ou pour le moins encore inconnus à ce moment-là.

« Le concept est vraiment génial en fait », me dis-je. Partir d’un média : -la danse-, très codifié: -tango-, dans un monde encore très binaire : -le début du XXIème siècle- pour qu’une communauté renverse tous ces paradigmes en liberté, en inclusion sans dénaturer la technique ni les valeurs de ce média ; c’était juste la plus belle chose que j’avais jamais expérimentée de ma vie.


Depuis 2013, je danse énormément le tango queer et le tango « double rôle » (peut-être un concept encore plus libre puisqu’ici la danse est si inclusive qu’il n’y est plus question d’identité sexuelle).

J’ai beaucoup de fierté, de joie, de reconnaissance de pouvoir danser avec toutes les personnes que le tango porte en son sein, dans des environnements très différents.

Je me sens libre quasiment partout sur Terre de pouvoir danser dans des bals de tango avec une personne quel que soit son genre. Et si la situation n’est pas « safe », c’est-à-dire si le lieu ou l’ambiance ne semble pas d'emblée « queer-friendly », alors je sors de ma zone de confort, j’essaie d’inviter des gens et de danser le rôle de follower, celui qui, dans le tango traditionnel serait réservé « normalement » à une femme. C’est ma façon pacifique de militer, d’être peut-être un précurseur, de sourire en dansant, de permettre à d’autres de se sentir légitimes d’essayer, de tester un nouveau concept.


Dans la communauté de tango, et dans celle du tango queer, ces initiatives fleurissent et se multiplient depuis plusieurs années. Et les gens, à l’initiative de ces rencontres, de ces mélanges, de ce concept d’inclusion à travers l’art de la danse, des tout-premiers jusqu’aux personnes qui s’ignorent encore appartenir à cette merveilleuse famille, sont pour moi, mes Super-Héros.


Vincent.

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